Le tissu et les habits

A la ferme, règle absolue, l’argent doit garnir le gousset du maître, et surtout ne jamais - ou presque jamais - en sortir. Sauf pour un grand événement, comme l’achat d’une paire de bœufs, ou d’une bonne pièce de terre. Le costume n’était pas très élégant. On ne choisissait pas ses vêtements sur catalogue, et selon la dernière mode. Même les riches étaient économes de leur fil. Lorsque les vêtements étaient trop défraîchis, on les retournait pour «ressusciter» leurs «belles» couleurs.

«Le costume des paysans des Deux-Sèvres est à peu de chose près le même dans tous les cantons.1 Le costume a peu varié depuis de longues années. Les hommes ont les jambes couvertes de guêtres (sur lesquelles retombent un pantalon) et pour chaussures des sabots, ou des souliers ferrés dans lesquels leurs pieds sont à nu en toutes saisons. Le costume est le même pour l’été et pour l’hiver. Les jours de fêtes, ou en voyage, ils portent une ou deux vestes d’une grosse serge grise qui se fabrique dans le pays avec un gilet de même étoffe. Pour le travail, ils ont un surtout de toile ou de mauvaise étoffe sur le gilet.
Les femmes s’habillent aussi de serge et les plus élégantes d’étamine bleue. Elles portent sur leur corset un casaquin à manches plates avançant jusqu’à la moitié de l’avant-bras avec des basques qui débordent de quelques doigts sur le jupon. Lorsqu’elles vont à l’église, ou à un village voisin, elles se couvrent la tête d’une cape de grosse étoffe grise ou bleue, à capuchon comme les pelisses des dames de la ville, et de la même longueur. Quelques unes ont une mante de laine rayée de noir et de rouge. Autrefois, elles portaient à la place de cette cape un simple morceau d’étoffe, long et étroit, posé et drapé en voile sur la tète et les épaules. L’hiver, elles sont communément chaussées de bas de laine bleue avec des sabots, ou des galoches à semelles de bois. Dans l’été, elles vaquent à leurs travaux nu jambes et même nu pieds.»


Pour se vêtir, on utilisera la laine de ses moutons, dont le fil sera mêlé parfois au chanvre que l’on fait pousser dans des chènevières sur les bords de l’Osme ou quelque terrain humide. Ces bords de l’Osme, du côté d’Aigre, donnent un chanvre excellent pour les cordages. Quant au lin qui appauvrit les terres, il est ici plus rare. A Loubillé, les terres sont moins propices à cette culture que les terres rouges à châtaignier. Cette plante textile (linacée) exige des terres très riches, de bonnes fumures. Sans engrais chimique, le lin ne peut revenir sur le même sol que tous les sept ou huit ans.

Faire son fil
Le mouton sera tondu, la laine sera nettoyée, peignée, cardée, filée par les bergères au fuseau, puis mise en écheveaux et pelotes. La fileuse tient sa quenouille sous un bras, et de sa « dorne » (tablier replié pour former comme un sac) tire régulièrement une pincée de fibres qu'elle tord pour former une mèche. Elle humecte le fil pour éviter qu’il ne se défasse. Pour maintenir suffisamment de salive dans sa bouche, elle croque dans la chair acide d’une pomme verte.

« Le chanvre, appelé « de la cherve » ou « de la charve », est une plante dioïque qui poussait un peu partout pourvu qu'on lui procure assez d'eau. »2.
Le chanvre sera semé en mai, sur un sol bien préparé. On sème les graines à la volée, 3 à 4 hectolitres par hectare. Plus le semis est dense, plus la filasse sera fine.
La tige mâle donnera le fil, la femelle la graine - le chènevis Les pieds mâles et les pieds femelles végéteront ensemble, la récolte se fera normalement en deux fois. En août, les tiges mâles sont arrachées, et, fin septembre ce sera le tour des tiges femelles et de leur graines. Ces graines ne seront pas battues, mais arrachées à la cépée grâce à un peigne en fer.
Nous allons évoquer le travail de rouissage mais pas sans conseiller l’excellent ouvrage de Jean-Claude Pommier de Chef-Boutonne : La révolte des chanvres, un passionnant et très documenté récit d'une jacquerie en Poitou pour la période du 31 juillet au 2 août 1836.
Le chanvre (charve) destiné au fil est regroupé en bottes (javelles) que le paysan expose au soleil pendant quelques jours. Puis, qu’il noie pendant six semaines dans la rivière, calé sous des pierres ou dans le routoir, rouissoir, royou, casse, pour le faire rouir. Cette opération vise à faire se dissoudre la pectose qui colle le fil au bois. Puis le chanvre est mis à dégoutter à l’abri.


Broie ou brège à chanvre.

"Chevalet de fer à broyer le chanvre, et broie de bois. Pioussay (79) en 1691"

On « teille » le chanvre (ou le lin) l’hiver, on le passe sous la broie (le maillochour3 suivi du machoër) avant de le faire peigner (par le filassier, cardour ou peignour, un spécialiste avec son séran) pour séparer la filasse de la chènevotte. Puis les femmes le filent. Au rouet (spécifique) chez les riches, ou au fuseau (quenouille, fusiâ) ordinairement. Le fil était alors enroulé en écheveaux sur un dévidoir (trouil) puis peloté. Ces pelotes figurent sur les inventaires après décès car elles avaient une valeur importante, à Narçay, le fil de chanvre est saisi pour paiement de la taille.
Notons, d’après Albertine Cadet, que « la chandelle qui éclairait la veillée était filée par les femmes avec le rapail en mêches (chanvre) » puis trempée dans de la résine additionnée d’huile ou de suif.

Lien intéressant : http://www.snv.jussieu.fr/bmedia/textiles/14-chanvre-transfo.html

«Rappelons comment opéraient nos aïeules4. La plante textile subissait les opérations du rouissage (décomposition de la tige à l'exception des fibres, par fermentation) dit broyage et du teillage. La « filasse » ainsi obtenue était alors travaillée. Elle était enroulée sur une « quenouille », bâton que la fileuse tenait sous son bras gauche. Celte fileuse roulait les fibres entre ses doigts, réglant la grosseur du fil, pendant qu'elle faisait tourner le fuseau qui pendait au bout du fil. Le fuseau que l'on connaît encore dans certaines campagnes est un morceau de bois fendu à une extrémité pour arrêter le fil et l'empêcher de se dérouler. L'autre extrémité s'enfonce dans une rondelle plate en pierre ou en terre cuite. Autour du fuseau s'enroule le fil déjà formé. Le mouvement de rotation du fuseau produit la torsion génératrice du fil. Le rouet a remplacé avantageusement le fuseau. C’est un instrument que l'on conserve précieusement dans certaines familles à titre de relique. Une roue actionnée par une pédale fait tourner une broche en fer et une bobine - celle-ci plus vite que celle-là. La broche comporte un axe qui s'enfile dans la bobine. Une extrémité de l’axe est un tube ouvert muni de deux trous latéraux. Une petite poulie et un épinglier en bois en forme de V sont fixés à la broche. On peut installer la quenouille avec le rouet. La fileuse amorçait son travail en formant à la main une petite longueur de fil, avec des fibres prises à la quenouille. Ce fil passait par l'ouverture du tube de la broche et en sortait par un trou latéral, il passait ensuite sur le premier crochet de l'épinglier et s'enroulait autour de la bobine. Cette opération terminée, il ne restait qu’à pédaler en ayant soin de faire changer le fil de crochet pour garnir la bobine uniformément. La fileuse fournissait le rouet en étirant la filasse de la quenouille.»


Le tissage, le tailleur d’habits et la couturière
Chaque village a son tisserand. On lui confie son fil, il le transformera sur son antique métier à tisser en pièces de « tèle » (lés de tissu mesuré en aune de toile). Que l’on retrouve assemblés par deux et transformés en draps quasi inusables, des draps pour lit de 1,20 m, bien empilé dans la grande armoire de la mariée5
Le tissu est confié au tailleur d’habits - ou à la couturière - qui le coupera pour confectionner de solides vêtements, des draps, du linge de maison, des sacs à grain, des bâches etc. Du cousu main…


Brin, coutil, serge, droguet, indienne…
A titre d’exemple, cet inventaire après décès dressé à Villefagnan par le notaire de Raix le 25 janvier 1724.
« Plus un autre chalit fonsé dessus et dessous sur lequel il y a un lit my usée avec un traversier deux petits oreilliers aussy my usée le tout coytil de pays avec la paillasse une petite couette de droguet une courte pointe de sarge usée avec sa garniture de sarge bleue trouée et petassée en fon (fond rapiècé) trèe estimée le tout a trante livres, » (…)
« plus un autre chalit aussy bois de noyer assé usé sur lequel il y a un lit de plume, un traversier aussy de plume coytis de flandre avec une courte pointe de cadis uni, et sa garniture aussy de cadis uni assez bon, estimé le tout ensemble avec trois verges de fer a quarante livres (…)
Estant entrés dans lescurie avons trouvé une vieille couchette sur laquelle il y a un mauvais lit de plume de volaille de toille batuee, une petite mauvaise couette de droguet trouée et petassée, estimée cinquante sols,
La brin est de la toile fine de lin ou de chanvre.
Le cadis est de la toile de laine épaisse.
Le coutil (coiti ou coytil) est une toile faite de fil de chanvre lissée et serrée destinée au tissu d’ameublement et aux pantalons des hommes. C’est l’aspect résistant du tissu qui est important. C’est pour cela que l’on a confectionné, avec, des habits pour les ouvriers effectuant des travaux pénibles. Le coutil dit « coytis de flandre » est de la serge faite de laine cardée à la façon de Cadix.
Le tissu de serge provenait de la laine des moutons. C'est une étoffe commune et légère de laine croisée. Les serges se font de laine sèche et dégraissée. Les pauvres gens s'habillent de grosses serges. La fabrication de la serge est fort ancienne en France.
Le droguet est un tissu mixte tramé de fil (de chanvre ou lin) sur chaîne de laine ou tramé de laine sur chaîne de fil. C’est normalement une étoffe de laine, mais aussi de laine et de fil, ou plus tard de laine et coton, de médiocre qualité et de bas prix, considéré comme un tissu de qualité médiocre. Un enfant pouvait être vêtu de gros droguet, on faisait des gilets de droguet… Ex. « Une sorte de droguet croisé et drapé fabriqué dans le Poitou » ou « espèce d’étoffe faite ordinairement de laine et de fil ; être vêtu de simple droguet »…
On appelle indiennes des cotonnades imprimées, originellement importées des Indes, puis produites en Europe, principalement en France et en Angleterre.
La réparone (féminin de réparon, on dit aussi réparoune), c’est une toile de chanvre de moindre qualité (seconde filasse). Donc plus grossière, plus rude, que la fine toile de brin. Exemple : « Plus cinq douzaines de serviettes de réparonne. (…) Plus trois douzaines de réparonne demy usées estimées dix huit livres ».
L’étoupe est une toile grossière. L’étoupe sera filée et utilisée pour le tissage en fil simple. Moins résistante à la tension, elle casse plus facilement. Le fil ainsi produit sera plus ébouriffé, et moins égal en grosseur. Exemple : « Plus deux autres douzaines de serviettes de toille d'étoupe demy neuves ». On en fait aussi des chemises.
L’étamine se dit aussi d'un morceau d'étoffe clair, dont les apothicaires et autres se servent pour passer ou filtrer leurs médecines ou autres liqueurs. Quelques gens propres portent aussi une étamine dans leur poche pour nettoyer leurs habits au besoin.
Le frison était un drap commun, et étroit, fabriqué en Poitou.
Le coton s’impose peu à peu
Le XIXe siècle verra la toile de coton fine et souple remplacer progressivement la toile de chanvre plus grossière. L'ouverture d'ateliers de confection précipitera le départ des tisserands et des tailleurs d'habits installés dans les villages. Il n’y avait plus de chènevières après la première guerre mondiale, mais on les verra réapparaître dans la vallée de l’Osme pendant la seconde.
L’importation de plus en plus massive du coton et l’abaissement de son prix le feront de plus en plus remplacer la toile de chanvre. Des chemises que les patrons faisaient parfois porter d’abord par leurs domestiques pour adoucir le tissu. On commencera par remplacer les cols des chemises, de véritables grattoirs, par des cols de coton bien plus doux. Et peu à peu, ce sera toute la chemise.
L'exploitation industrielle des fibres textiles exotiques, sisal et jute, concurrencera aussi le chanvre dans la fabrication des ficelles, des cordes, des toiles à sacs et des toiles d'emballage. Des sacs de jute pour la pub de la « Potasse d’Alsace » ou pour la coopérative agricole et le marchand de grain. Des sacs imprimés véritables capuchons sous lesquels les paysans s’abritaient les jours de pluie…

1 La France pittoresque de Abel Hugo, 1835.
2 Lin et Chanvre d'Angoumois et Saintonge par Albertine Cadet, mémoire de la Société d'Archéologie et Historique de la Charente, supplément au « Bulletin de la Société d'Archéologie et Historique de la Charente », N. 1, 1968.
3 Albertine Cadet,, lin et chanvre d’Angoumois et Saintonge, mémoires de la SHAC, année 1968, page263.
4 M. Hubert Sabourin, instituteur à Prahecq, 1937, Almanach populaire de Maître Jacques.
5 Chaque foyer possédait généralement une armoire dans chacune des pièces de la maison. Selon les régions, les parents offraient à la future mariée l’armoire garnie de son trousseau, qu’elle avait elle-même brodé. Cette armoire pouvait également constituer une partie de la dot de la mariée.




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