Retour des corps des héros morts pour la France


A Nancy, le 6 octobre 1914, Léon Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle arrête :
« Considérant le cas d'une famille qui demande l'autorisation d'exhumer un des siens, tué au champ d'honneur, alors que le jeune héros a été inhumé dans une tranchée avec un certain nombre d'autres combattants ; qu'une telle exhumation serait doublement inadmissible puisque, d'une part, elle ne pourrait être effectuée sans manquer de respect aux camarades moins fortunés du soldat défunt, puisque d'autre part il est certain que celui-ci, s'il avait pu faire connaître sa volonté, aurait exprimé le désir de n'être pas séparé de ceux dont il a partagé les espérances, les dangers et la mort, près desquels il a combattu, il est tombé, il a souffert et auxquels il a été réuni dans la même tombe ; que si l'exhumation ne peut être opérée qu'après un délai de un ou trois ans, lorsque le défunt a succombé à une maladie contagieuse, elle peut l'être au contraire, sans conditions de délai lorsqu'il s'agit d'une personne ayant succombé soit à une mort violente, soit à la suite de blessures reçues dans un engagement militaire… Peuvent être pratiquées sans conditions de délai, mais avec les précautions antiseptiques d'usage, les opérations d'exhumation et de transport, des corps de militaires tombés au champ d'honneur. Cette exhumation ne peut être autorisée que si le mort a été enterré seul et dans une tombe nettement repérée, de façon qu'il n'y ait pas lieu de la rechercher et de risquer, au cours de ces recherches, de déplacer les restes d'autres Français morts comme lui au champ d'honneur. En particulier, elle est rigoureusement interdite là où le militaire, que sa famille voudrait exhumer, a été enterré, dans une même tranchée ou fosse commune avec ses compagnons d'armes et de gloire. »

Après guerre, il faudra un long délai, au moins trois ans pendant lesquels on prévoit d'imposer l'interdiction générale du transport des corps des militaires sur tout le territoire, trois ans avant que les exhumations et le transfert puissent être autorisés. Le 31 mai 1919, la commission nationale des sépultures militaires chargée de l'examen du projet de loi à soumettre au Parlement se réunit sous la présidence du général de Castelnau. Les controverses qui l'agitent ne font que refléter l'opinion générale, et ses membres doivent faire la part entre la peine des pères et la raison. Face aux familles qui veulent absolument rapatrier les corps de leurs chers disparus, il y a ceux qui préfèreraient que ces derniers reposent en compagnie de leurs camarades sur le lieu même des combats. Finalement, les corps seront exhumés et rapatriés par chemin de fer.
Le Journal de Ruffec se fit l’écho de l’arrivée en gare des restes des soldats et de leur inhumation définitive.

Le journal de Ruffec, édition du 2 mars 1920 : « Le gouvernement déposera un projet de loi tendant à l’interdiction sur la totalité du territoire français pendant une période de trois années à compter du 12 janvier 1919 de l’exhumation et du transport des corps des militaires ou marins français, amis ou ennemis, tués à l’ennemi ou décédés pendant la guerre. Les exhumations nécessitées par la réfection des cimetières, le groupement des tombes isolées, la libération des terrains privés et toutes mesures intéressant l’hygiène et la santé publiques seront faites dans le territoire qui a constitué la zone des opérations militaires exclusivement par les soins de l’état civil aux armées. »
Mais la loi du 31 juillet 1920 prévoit le transfert aux frais de l'Etat des restes des militaires, marins et victimes civiles décédés pendant la guerre. L'Etat fournit les cercueils d'un modèle réglementaire et assure le transport.

Le journal de Ruffec, édition du 28 août 1920 : « Voyage-Pélerinage aux tombes de nos soldats1. Notre excellent confrère, M. l’Abbé Godet, directeur de la Croix des Deux-Sèvres organise un voyage-pélerinage aux tombes de nos soldats dans les secteurs de Verdun, Reims et Soissons. Il n'aura lieu que s'il réunit au moins vingt personnes, minimum indispensable pour la location des auto-cars. Le point de concentration de tous les voyageurs sera à Paris, grand hall des départs de la gare de l'Est, le samedi matin 28 août. Chaque voyageur devra se rendre à Paris par ses propres moyens et à ses frais. Le départ de Paris aura lien à 7 h 25 et l'arrivée à Verdun à 11 h 38. Parcours en détail des forts dans la soirée. Dimanche 29 : départ de Verdun en auto-cars pour les Eparges, le Bois-le-Prêtre, etc. Lundi 30 : visite des ruines de Verdun. Après déjeuner départ pour l'Argonne. Coucher à Sainte-Menehould. Mardi 31 : départ pour Beauséjour, Tahure, Souains, déjeuner à Suippes. Dîner et coucher à Reims. Mercredi 1er septembre : route de Berry-au-Bac, chemin des Dames, etc. Déjeuner à Soissons. Dans le tantôt, Bois-Belleau et Château-Thierry. Arrivée à Paris par chemin de fer à 22 h 15. Prix unique en deuxième classe : 525 fr tous frais compris. Pour plus de renseignements, s'adresser à M. le Directeur de la Croix des Deux-Sèvres, 2.2, rue de la Marne, à Poitiers. »

Le journal de Ruffec, édition du 21 septembre 1920 : « M. J. Martin Président du conseil général vient d’adresser une lettre à M. Clemenceau pour se faire l’écho auprès du président du Conseil des plaintes d’un grand nombre de familles qui sollicitent le retour gratuit de la dépouille mortelle de leurs enfants tombés pour la défense du pays au cours de la guerre. «Actuellement, dit M. Martin, seules les familles riches peuvent faire revenir les corps de leurs parents ou amis. Je demande au président du Conseil si le gouvernement est disposé à créer un service à cet effet. »

Le journal de Ruffec, édition du 30 janvier 1921 : « Transfert des corps des militaires morts pour la France. M. le Ministre des pensions a décidé, pour tenir compte du désir exprimé par un certain nombre de familles dont les demandes sont parvenues à l’Administration après le 2 janvier, de reporter jusqu’au 15 février la date limite après laquelle les demandes de transferts au frais de l’Etat des corps exhumés en France et en Belgique ne pourront plus être acceptées. Les familles sont avisées qu’aucun délai supplémentaire ne pourra, pour quelque raison que ce soit, être accordé par la suite, l’exécution méthodique de transferts imposant l’obligation de se conformer strictement au programme. »

Le journal de Ruffec, édition du 3 avril 1921 : « La translation des soldats morts. Le gouvernement vient de déposer un projet de loi pour réglementer les opérations d’exhumation et de transfert des corps des militaires et marins morts pour la France. Le rapporteur propose de fixer les tarifs suivants pour le transfert des cercueils entre la gare et le cimetière et pour l’inhumation : à 35 francs pour les communes de 1.000 habitants (lorsque la distance est supérieure à 4 kilomètres, le tarif kilométrique intervient à raison de 3 fr. par kilomètre) ; à 55 francs pour les villes de plus de 50.000 habitants et la banlieue de Paris. »

Le journal de Ruffec, édition du 29 mai 1921 : « Le transport des corps des militaires décédés. Les familles nécessiteuses peuvent demander aux généraux des régions sur le territoire desquelles sont leur résidence, le transport aux frais de l’Etat des restes des militaires et marins décédés sous les drapeaux en temps de paix. En outre, le ministre des pensions continue à assurer les transports des corps des militaires et marins décédés entre le 2 août 1914 et le 24 octobre 1919, ou de ceux qui, entrés dans un hôpital avant cette dernière date, y sont morts ultérieurement. »



La préparation du retour d’Alexandre Ayrault de Lorigné en terre natale

Trois lettres nous éclairent sur les formalités entreprises par les sœurs d’Alexandre Ayrault pour obtenir le retour de ses restes à Lorigné. De ce courrier, nous déduisons que Mélina et Clémence Ayrault se sont déjà rendues à Hoéville sur la tombe de leur cher frère. Des voyages étaient d’ailleurs organisés en ce sens.

Première lettre du curé d’Hoéville
Société Coopérative de Reconstruction de Hoéville (par Einville) Meurthe-et-Moselle

Le 23 août 1921
Mesdemoiselles
Excusez-moi de mon retard à vous répondre, j’ai dû m’absenter ces derniers jours et je suis débordé d’occupations. La jeune fille qui s’occupait de vote chère tombe est Mélanie Gallier. Désormais, ce sera Marie Louise Geoffroy à qui vous avez parlé.
J’ai été, suivant votre désir, bénir le christ que vous avez apporté et je dirai le 29 août la messe pour votre frère regretté. Le secteur était en effet tranquille à l’époque où il fut tué. Je me souviens bien du 325e qui cantonnait à Hoéville, peu après mon retour de captivité comme otage. Peut-être même ai-je assisté à l’enterrement avec l’Abbé Dubois, le prêtre soldat aumônier du régiment, où l’aumônier divisionnaire, l’Abbé d’Orgeval. En tous cas, c’est certainement à l’église d’Hoéville qu’a eu lieu la cérémonie et vous avez aussi la consolation, dont sont privé tant de familles, de savoir avec certitude la tombe où reposent ses restes.
Maintenant, faut-il le faire ramener près de vous ? A la façon de votre voisine dont le fils est à Baccarat ? Je réponds nettement : non ! La distance de Hoéville à Baccarat est d’environ 45 kilomètres, ce n’est pas beaucoup. Mais à quoi bon vous imposer les frais considérables du transport par auto ? Comme vous le dites vous-mêmes, c’est l’âme qui est le principal. Et même pour le corps, ne vaut-il pas mieux qu’il repose là où il a combattu, où il a versé son sang ? Que ramèneriez-vous ? Quelques ossements seulement. La chair et le sang ont imprégné la terre et resteront. A quoi bon le disséquer de nouveau ? D’autant plus que vous pouvez être rassurées sur l’entretien de la tombe. Des mesures ont été prises pour que celles mêmes qui sont dans les cimetières militaires soient constamment soignées. C’est dans le cimetière paroissial que repose votre frère. Toujours les jeunes filles de la paroisse se partageront cette pieuse besogne. Je vous conseille donc de l’y laisser. Et en tous cas, si vous teniez à ramener malgré tout ses ossements, faites-le ramener aux frais de l’Etat, par chemin de fer, et non par auto, ce moyen étant un gaspillage d’argent inutile.
Champenoux est à 10 kilomètres d’Hoéville, Nomény à 50, Xon aussi, Verdun à 100 kilomètres. Je prends bien part à vote peine et vous engage à unir votre sacrifice à celui de votre héros. Le mieux qu’on puisse faire pour lui, est de prier et de faire de bonnes œuvres à son intention, afin que Dieu lui fasse miséricorde et lui accorde sans retard le ciel en récompense de se épreuves et du sacrifice de sa vie.
Veuillez agréer, Mesdemoiselles, avec mes vives condoléances, l’assurance de mes sentiments respectueux et dévoués en N. S.
Abbé Chatton
Curé d’Hoéville par Einville

Deuxième lettre du curé d’Hoéville
Société Coopérative de Reconstruction de Hoéville (par Einville) Meurthe-et-Moselle

Le 20 février 1922
Mesdemoiselles
Excusez mon retard pour vous répondre : je voulais avoir plus de renseignements sur le sujet qui vous intéresse. Or, il n’y a rien de nouveau jusqu’ici. Comme vous les avez, on a exhumé en novembre les corps réclamés par les familles. C’est moi qui ait été désigné comme délégué des familles pour y assister et veiller à tout, à la place de ceux qui n’avaient pu venir à Hoéville et Réméréville. On m’avait avisé du jour et de l’heure plusieurs semaines à l’avance. Or, si, comme vous, j’ai entendu dire qu’il était question, lorsque les corps réclamés seraient rendus à leurs familles, de regrouper ceux qui restent dans les cimetières militaires, je n’ai encore été officiellement été informé de rien ; aucun bruit précis n’est même parvenu à mes oreilles, du moins en ce qui concerne notre secteur. Du reste, il n’est pas du tout certain que les corps inhumés dans les cimetières communaux auraient le même sort. En tous cas, je serai prévenu à temps et vous aviserai aussitôt. Si on peut s’opposer au déplacement, je le ferai, fort des volontés exprimées dans votre lettre, que je conserve.
Si la mesure était réellement prise, et qu’on ne puisse s’y opposer, je vous conseillerais alors de ramener près de vous le corps de votre cher frère ; puisque les raisons de le laisser ne seraient plus les mêmes. Mais dans ce cas, ne faites pas les frais inutiles d’une auto. Prenez tout simplement un wagon, cela vous coûtera beaucoup moins cher et sera aussi sûr, puisque le wagon est plombé et qu’il en renferme qu’un seul corps.
Je veux encore espérer que cela n’arrivera pas, la presse a déjà protesté contre ces projets de déplacement.
Rassurez-vous donc, Mesdemoiselles, les deux jeunes filles que vous savez arrangent très bien la tombe et, de mon côté, je veillerai à ce qu’aucune translation ne soit effectuée sans que vous ne le sachiez à temps.
Veuillez agréer, Mesdemoiselles, l’assurance de mon respectueux dévouement en N. S.
Abbé Chatton
Curé d’Hoéville par Einville

1 Les sœurs d’Alexandre Ayrault auraient pu profiter de l’un de ces voyages pour aller visiter la tombe de leur frère. Elles se sont rendues à Hoéville, comme l’indiqueront plus loin leurs lettres au curé de cette paroisse, mais sans préciser ni la date ni le moyen de transport.



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