Monographie de Pioussay en 1902


L'instruction primaire dans la commune de Pioussay
Source : M. Joseph Robert instituteur à Pioussay

Joseph et Eugénie Robert, instituteurs à Pioussay (cliché daté de 1930).
Joseph Robert né à Pioussay le 22 février 1869 ;
il sera instituteur à Pioussay de 1898 à 1924
.

Quelques mots sur la commune de Pioussay.
Elle comprend les villages et hameau suivants :
1 - La Place dont la population actuelle est de 200 habitants ; 2- Jouhé 157 habitants ; 3- Pioussay 126 habitants ; 4- Villeneuve 112 habitants ; 5- Lugée 89 habitants ; 6- La Jarge (en partie) 36 habitants ; 7- Courtanne (en partie) 26 habitants ; 8- L'houmelée (en partie) 7 habitants. La commune a donc un total de 767 habitants.
En 1842, elle en comptait 1125.
Parmi les 9 localités citées ci-dessus, les 5 premières sont des villages assez importants. Leur éloignement (de la Place à Villeneuve, il n'y a pas moins de 4 kms, et de Pioussay à chacune des localités les plus rapprochées de 1500 à 1800 mètres ) fait comprendre la difficulté qui existe aujourd'hui de rassembler le soir les adultes, et qui existait autrefois pour avoir un instituteur communal.

1° L'instruction primaire avant 1789.
Dans les archives de la mairie, on ne trouve aucun écrit concernant l'instruction primaire avant 1830.

L'instruction primaire depuis la révolution.
L'absence de documents oblige à s'en rapporter aux souvenirs des personnes les plus âgées, ce qui ne remonte guère au delà de 1820. Vers cette époque, il existait dans la commune deux écoles, l'une à la Place, l'autre à Villeneuve.

L'ancienne école
L'installation, le matériel de l'école et le logement.
Depuis 1820, l'école a toujours été tenue dans un local assez convenable. Évidemment, il y manquait d'espace, de lumière, les moyens de ventilations étaient insuffisants, mais il n'y a pas eu d'école dans les écuries.
La chambre louée à la Place par le sieur Honoré Gandois était une sorte de grenier auquel on accédait par un escalier en pierre situé en avant de la maison.
En 1830, l'école fut tenue à Jouhé par le sieur Baudouin dans une maison appartenant à l'instituteur lui-même et qu'il loua à la commune, à partir de 1835, pour la somme annuelle de 55 francs.
Située au rez-de-chaussée, elle ressemblait, à l'intérieur de beaucoup à la première : éclairée par une seule fenêtre. L'école fut tenue jusqu'en 1870. Au dessus était la mairie.
a) Chauffage.
Chaque élève apportait sa bûche tous les matins. C'était, le long des chemins, dans les bois et les haies une chasse continuelle aux branches mortes, et quand celle-ci manquaient, on ne se faisait point scrupule de mutiler un châtaigner ou d'éventrer des fagots non rentrés. Et nombreuses étaient les plaintes chez l'instituteur, chez les maires, chez le garde champêtres. Malgré les défenses ou les recommandations, il était bien difficile d'empêcher ces dommages. Dans ce butin, l'instituteur trouvait assez souvent le chauffage de sa maison et celui de son école. A la Place, il y avait une cheminée ; à Jouhé, un poêle en terre cuite, espèce de faïence grossière, et qui ne fonctionnait pas toujours bien.
b) Mobilier scolaire.
Le mobilier scolaire était d'abord des plus simples : à la Place, des bancs tout autour de la salle ; au milieu, quelques tables pour écrire; à coté de la cheminée une chaise pour le maître.
A Jouhé, où se pressaient plus de 80 élèves, l'hiver, le mobilier était un peu plus confortable ; outre les bancs, il y avait 5 ou 6 longues tables formées chacune de deux plans inclinés comme le toit d'une maison, et séparés par une planche horizontale servant à poser les hauts écritoires garnies de plumes d'oie. A coté du poêle, placé dans un coin, était l'estrade composée d'une plate forme portant une petite table et une chaise. De là, le maître pouvait dominer ses élèves ayant à coté de lui sa longue gaule et son solide martinet.
c) Matériel d'enseignement.
Il n'y avait aucun matériel d'enseignement. Un ancien élève de cette époque, vers 1836, qui fréquenta l'école sans interruption pendant plusieurs années, m'a raconté qu'il y avait tout juste un tableau noir, mais il ne servit jamais. Il se rappelle qu'un jour, l'inspecteur primaire fit passer à ce tableau un des élèves les plus avancés pour lui faire résoudre une multiplication et il eut beaucoup de peine à lui faire former des chiffres, n'ayant pas l'habitude d'y écrire; ce qui paraît un peu surprenant.
d) Cabinets d'aisance. Il n'y avait point de bâtiment servant des cabinets d'aisance. C'était dans un coin planté de treilles qu'allaient les enfants. On mettait à proximité de la paille et ou en répandait de temps en temps sur les ordures.
e) Age scolaire - Fréquentation.
Les enfants ne commençaient guère à aller à l'école avant 8 ou 9 ans et on voyait peu d'élèves au dessus de 18 à 19 ans. Pendant quatre mois, l'hiver, de novembre à mars, le nombre des élèves dépassait 80. Mais quand revenait l'époque des travaux agricoles, il ne restait plus, pour les autres 8 mois, que 15 à 20 élèves, les plus jeunes, les indigents surtout, qui n'étaient pas nécessaires à la maison.
f) Durée des classes – Congés.
Les classes duraient toute l'année et tous les jours, sauf le dimanche et les jours fériés.

4° L'ancien instituteur.
Condition matérielle : l'instituteur à gages. Il est difficile de se rendre exactement compte de l'établissement d'un instituteur dans la commune avant 1830. Presque sûrement, il ne dut pas y avoir d'engagement au marché comme en certains endroits, puisque dans la région : à Pioussay, La Jarge, Bouin, Hanc, c'étaient des habitants mêmes de la localité qui étaient instituteurs. Ils durent s'instruire chez d'autres maîtres et s'établir ensuite librement chez eux en faisant connaître la rétribution qui leur serait due. Comme ils étaient établis à demeure, les conditions étaient faites une fois pour toutes, et leur réputation leur attirait plus ou moins d'élèves.
Vers 1820, il y avait dans la commune de Pioussay deux instituteurs : Honoré Gandois et Catinot.
Le premier était réputé pour être le savant. Il avait une aptitude très grande à lire les vieux actes presque indéchiffrables, et, à cet effet, il fut appelé plusieurs fois à Chef-Boutonne. Pour s'instruire, il était pensionnaire à Paizay-Naudouin (Charente) chez un sieur Ricard. Devenu instituteur, il habitait Pioussay ; mais pour avoir plus d'élèves, il faisait sa classe à la Place où il avait loué une chambre. Là, accouraient des élèves de Jouhé, Pioussay, Le Breuil-Coiffaud, Courtanne.
Le second, Catinot, était instituteur à Villeneuve, il a laissé peu de souvenirs.
Un sieur Tallonneau tenait aussi une école à la Jarge, dans la partie qui est située sur la commune de Lorigné. Comme il était un petit propriétaire d'une certaine aisance, des parents de Jouhé préféraient envoyer leurs enfants chez lui, ce qui était un sujet de mécontentement pour le sieur Gandois. Celui-ci possédait quelques morceaux de terre à Pioussay, il les faisait cultiver par un journalier pendant qu'il faisait sa classe, ce qui n'était pas pour lui parait-il très avantageux. Il devait recevoir 1,50 f pour les élèves qui lissaient, écrivaient et comptaient, 1 f pour les moyens et 0,50f pour ceux qui lissaient seulement. Mais pour payer l'instituteur très penché pour la bouteille, on l'emmenait souvent au café (espèce de petite auberge de campagne) et on buvait ensemble à ses dépens l'équivalent de ce qu'on lui devait.

5° L'instituteur communal.
A la date du 12 juin 1830, le registre des délibérations porte copie du «Brevet de capacité pour l'enseignement primaire – Second degré», délivré à Poitiers le 17 avril 1830 par M. le recteur de l'académie, d'après un certificat d'instruction religieuse du desservant de Pioussay et un rapport de M. le principal du collège de Melle chargé de l'examen des personnes qui se destinaient à l'enseignement primaire, au sieur Baudouin Pierre Izaac, né à Chef-Boutonne le 20 décembre 1809.
En 1831, le conseil municipal avait ouvert un crédit sous ce titre: «Traitement fixe annuel de l'instituteur primaire.:.50 f». En 1832, le même crédit fut voté et maintenu. En 1833, dans une délibération en date du 1 août on trouve : «A la majorité de huit contre deux le conseil a décidé que l'on n'imposerait point la commune à deux cents francs pour un traitement fixe à un instituteur communal, ni qu'il lui serait fourni de local, tant pour lui servir d'habitation que pour recevoir les élèves, le tout ainsi que le prescrit l'article 12 de la loi du 28 juin dernier, loi dont la lecture, etc. Pour refuser cet impôt qui est impérieusement prescrit par la loi précité, on a objecté que la commune n'avait aucun fonds disponibles, qu'elle était déjà chargée d'impôts que d'ailleurs on était sûr de l'approbation des habitants de la commune.»
La même année,à la date du 29 novembre : «Les membres du conseil municipal, réunis extraordinairement afin de désigner les candidats à la place d'instituteur de cette commune ont décidé, ayant préalablement pris l'avis du comité de surveillance, que le sieur Pierre Izaac Baudouin, instituteur de la commune de Pioussay, Martineau, instituteur de celle de Bouin, et Louis Jutard instituteur de celle d'Ardilleux, seraient présentés au choix de MM. les membres du comité d'arrondissement.»
Ce fut le sieur Baudouin qui fut choisi, mais on ne trouve aucun écrit à ce sujet.
Jusqu'en 1860, pour ce qui concerne l'enseignement, le conseil municipal s'occupa des questions suivantes.
Pour 1836, il vota un traitement de l'instituteur primaire de 200 francs et un loyer de la maison d'école de 55 francs.
De 1840 à 1844, il prit plusieurs délibérations au sujet de la construction d'une maison d'école, ce qui ne devait se réaliser qu'en 1870.
Enfin, il modifia le taux de la rétribution mensuelle scolaire de la façon suivante :

Années 1834 1836 1841 1851 1852 1858
Qui lisent 0,60f 1f 1f 1f 1,50f 1,50 de 6 à 10 ans
Lisent et écrivent 0,90f 1,25f 1,25f 1,50f 1,50f 2f de 10à 13 ans
Lis, écriv, compt 1,25f 1,3f 1,5f 1,5f 1,5f 3f au dessus de 13 ans

Le sieur Baudouin demeure instituteur de la commune de Pioussay jusqu'en 1870.
Considération - L'instituteur avait certainement une influence morale sur ces élèves et sur la population. Il avait l'avantage de son instruction, on le consultait. Mais cette influence eût été bien plus grande si le maître d'école avait su éviter certaines faiblesses. Buvant assez souvent un coup de trop, il s'endormait à l'estrade et la pantomime commençait. Le mouvement, le murmure, le bruit amenaient soudain le réveil de la gaule et du martinet. Ces faveurs, distribuées un peu au hasard, faisaient toujours des mécontents qui se vengeaient quelquefois. On en a vu prendre au poêle ou à la cheminée un charbon allumé et le cacher en temps opportun dans le sabot du maître, ou piquer assez discrètement une épingle sous le siège de sa chaise, casser la gaule, cacher le martinet. Ces malices provoquaient en classe une hilarité difficilement contenue et fournissaient des sujets de plaisanteries le soir à la veillée.

6°L'ancienne classe
Emploi de la journée : la classe commençait le matin de 8 à 9 heures et se terminait le soir vers 4 heures. Pour déjeuner, il y avait une récréation d'une heure, à midi. Il y avait donc 6 heures de classe par jour, comme aujourd'hui. Rien de plus monotone; pendant qu'un élève lisait les autres étudiaient, écrivaient ou comptaient.

a) Méthodes et procédés d'enseignement
L'enseignement était individuel. Il le fut jusqu'en 1870. Pourtant on comprenait les avantages de l'enseignement mutuel, témoin la lettre suivante, datée du 14 juin 1836, prise dans un vieux registre de correspondance de la mairie. «Monsieur le sous- préfet, il y a longtemps, j'ai eu l'honneur de vous écrire pour demander au comité supérieur de l'instruction publique des livres pour les quarante indigents qui fréquentent notre école et qui sont pourvus que de petits alphabets en partie usés ; aujourd'hui je vous renouvelle ma demande avec insistance, en vous priant de joindre à l'envoi que vous ferez au comité local, un catalogue de livres à l'usage des écoles primaires, afin qu'il choisisse ceux qu'il croira faire adopter aux élèves. L'absence de livres uniformes oblige l'instituteur à suivre la méthode de l'enseignement individuel, méthode justement proscrite par tout ce qu'il y a d'intelligence en France vraiment amis de l'instruction populaire et notamment par vous, M le sous-préfet, dont le zèle, soit dit en passant et sans flatterie, ne s'est pas un instant démenti.»

b) Lecture.
Il fallait longtemps aux commençants pour apprendre à lire avec l'ancienne épellation. Chaque élève se présentait devant le maître avec son livre, lisait sa leçon, puis s'en retournait à sa place et son camarade lui succédait. Pendant ce temps, les autres élèves étudiaient leur leçon de lecture ou écrivaient à leur table. La lecture était la matière principale de l'enseignement, et comme telle, prenait le plus de temps.
Écriture. Ce n'est que lorsqu'on savait bien lire que l'on commençait à écrire. Aussi n'était il pas rare, il y a 20 ou 30 ans, de voir des personnes d'un certain age lisant couramment et ne sachant pas signer.
En classe, les élèves, assis aux tables, copiaient sur de grands cahiers écoliers le modèle que le maître y avait tracé, avant la classe, en tête de la page. Ce modèle, en gros, mais devant être aussi reproduit en moyen et en fin, était une suite de lettres se tenant dans la largeur du cahier comme un seul mot dépourvu de sens.

c) Calcul.
Pour le calcul, on enseignait l'addition, la soustraction et la multiplication, rarement la division. Chaque élève avait un cahier de calcul semblable à celui d'écriture sur lequel le maître posait les opérations à faire. Quand elles étaient résolus le maître les corrigeait individuellement. C'était les seuls exercices écrits.

d) Procédures disciplinaires.
Il n'y avait point d'autres récompenses que les encouragements du maître. Les punitions consistaient dans l'usage de la gaule et du martinet, et la mise à genou à l'estrade.

Les anciens livres et les anciens cahiers.
Le premier livre de lecture était l'alphabet ou A B C qui contenait à la fin la prière. Puis, les petites heures, les grosses heures, le nouveau testament. Quelques élèves apportaient assez souvent de vieux actes. Après 1850, parurent Simon de Nantua, le manuscrit de 50 sortes d'écritures, celui de 101 sortes d'écritures, le télémaque, l'histoire sainte. Chaque élèves n'était point tenu de passer par cette succession de livres. Connaissant l'alphabet, il apportait le livre qu'il préférait.

L'ancienne administration scolaire
Les renseignements font totalement défaut sur la composition et le fonctionnement du comité local qui existait purement.
Voilà, aussi fidèlement que l'on permis les renseignements que j'ai pu recueillir, ce qu'a été l'instruction primaire dans la commune de Pioussay, de 1830 à 1850.
Vers cette époque, l'instruction des filles prit un peu plus d'extension. D'une dizaine environ que l'on voyait d'abord avec les garçons, ou en comptait, vers 1855, de quinze à vingt qui furent placées dans une salle contiguë.
Les tables doubles, où les élèves, assis de chaque coté se faisaient face, furent coupées dans leur longueur et disposées comme aujourd'hui.
Dans l'enseignement, on fit peu à peu quelques pas en avant, on acheta des tableaux de lecture pour les commençants. Les plus avancés firent quelques dictées et acquiers des notions d'arpentage. Il eurent également à apprendre par coeur l'histoire sainte ; et des lors, comme punition ordinaire, le maître donnait souvent à apprendre 5, 10 ou 15 lignes. Les desservants ne paraissent pas avoir exercé d'action sur l'école; on les y a vus peu souvent.
Pioussay le 30 juillet 1902


cette monographie est l'oeuvre de l'intituteur Joseph Robert, né à Pioussay le 22 février 1869 ; il sera instituteur à Pioussay de 1898 à 1924.



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